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Contexte stratégique contemporain

À l’heure où de nombreux pays africains interrogent les héritages politiques, économiques et financiers de la période coloniale, les débats sur la dette, la souveraineté et la justice historique s’inscrivent dans un environnement international en pleine recomposition. Des rivalités de puissance renouvelées, des formes contemporaines de dépendance financière et les enjeux liés à la transition climatique rappellent que les rapports asymétriques entre États ne relèvent pas seulement du passé.

Benoist MALLET Di BENTO Consultant en stratégie territoriale & géopolitique culturelle I spécialisation intelligence culturelle, francophonie et coopération internationale
Benoist MALLET Di BENTO Consultant en stratégie territoriale & géopolitique culturelle I spécialisation intelligence culturelle, francophonie et coopération internationale

Dans cet espace mondial marqué par le retour de logiques d’influence et de doctrines anciennes sous des formes réactualisées, l’histoire d’Haïti offre un éclairage singulier. Première république de l’histoire contemporaine issue d’une révolte d’esclaves, Haïti a très tôt payé le prix de son indépendance. Deux siècles plus tard, la création d’une commission franco-haïtienne chargée d’examiner le passé commun invite à revisiter ce long héritage, non comme une exception caribéenne, mais comme un miroir des trajectoires africaines et francophones confrontées aux défis contemporains de la dette, de la mémoire et de la coopération internationale.

 

Faire la lumière 

Le président français Emmanuel Macron a placé la politique de la mémoire au cœur de son action vis-à-vis des anciennes colonies. Après des engagements sur des dossiers comme le Rwanda, l’Algérie, le Sénégal, le Cameroun ou Madagascar — des pays où l’État français « est marqué par les crimes du colonialisme et de l’esclavage » — il a annoncé, le 17 avril 2025, la création d’une commission franco-haïtienne chargée d’examiner le passé commun. Cette initiative vise à formuler des recommandations pour renforcer la coopération bilatérale et promouvoir une relation fondée sur le respect mutuel. 

 

              La double bataille : la colonisation et l’origine de la traite 

 

Contexte mondial des formes d’asservissement 

Dans cet espace caribéen en profonde transformation démographique, il convient de rappeler que diverses formes d’asservissement existaient déjà dans plusieurs régions du monde. Certaines sociétés précolombiennes pratiquaient des formes de servitude liées aux conflits ou aux hiérarchies internes ; de même, en Afrique subsaharienne, des systèmes d’intégration par captifs existaient au sein de structures politiques locales. Par ailleurs, des réseaux anciens de traite, notamment dans l’espace arabo-musulman, ont durablement traversé l’Afrique par les routes transsahariennes et l’océan Indien. 

 

La traite transatlantique et le rôle des Européens 

Toutefois, l’arrivée des puissances européennes introduit, à partir du XVIᵉ siècle, un phénomène de tout autre nature : une traite transatlantique organisée à grande échelle, structurée en un commerce triangulaire, fondée sur une hiérarchisation raciale explicite et destinée à soutenir l’économie des plantations dans les Amériques. Pour pallier le déclin démographique, l’empereur Charles Quint autorise, en 1517, la traite des esclaves africains. Cette pratique suscite des débats à la Cour et au Vatican, et quelques années plus tard, avec le soutien du pape Paul III, Charles Quint tente d’en limiter l’exploitation, sans succès. Les colons européens font alors venir des populations d’Afrique sub-saharienne, issues de différentes régions et souvent capturées à l’issue de conflits locaux. Ces mouvements de population constituent le premier élément de la « double bataille » : d’une part, la résistance des populations soumises à l’esclavage et aux violences coloniales ; d’autre part, la tension entre les impératifs économiques des empires européens et les considérations morales et religieuses exprimées par les autorités de l’époque. 

 

La seconde bataille : la révolution haïtienne

En 1804, Haïti proclame son indépendance après une révolte contre la Première République française, aboutissant à la création de la première république indépendante fondée par d’anciens esclaves et leurs descendants africains.

Sous la direction de l’Empereur Jacques Ier, plus connu sous le nom de Jean-Jacques Dessalines, des mesures sont prises pour consolider l’indépendance et prévenir toute tentative de reconquête. Ces luttes pour l’indépendance et la souveraineté posent le cadre historique de ce qui deviendra, quelques décennies plus tard, la « double dette » imposée à la jeune république haïtienne. 

Selon certaines études, le montant total versé par Haïti à la France représenterait aujourd’hui près de 500 millions d’euros, et son impact cumulatif sur l’économie haïtienne pourrait être évalué à plusieurs milliards d’euros si les fonds étaient restés dans le pays. 

 

La double dette : indemnité et emprunts

En 1825, Haïti accepte, sous la pression militaire et diplomatique française, de verser une indemnité destinée à indemniser les anciens colons. Pour faire face à cette obligation, l’État haïtien contracte des emprunts auprès de banques françaises, générant un service de la dette sur plusieurs décennies. 

Cette situation est qualifiée de « double dette » : premièrement le paiement de l’indemnité, puis le remboursement des prêts associés. Ces obligations ont des effets durables sur la capacité de l’État haïtien à investir dans l’éducation, la santé et les infrastructures, hypothéquant une partie du développement du pays. 

 

Dette climatique et responsabilité internationale 

Cette notion de « double dette » trouve aujourd’hui un écho à l’échelle internationale. Selon le rapport Who Owes Who ? d’ActionAid, les pays industrialisés — économies à revenu élevé historiquement responsables de la majorité des émissions de CO₂ depuis l’ère industrielle — auraient une dette climatique de plus de 31 000 milliards d’euros envers l’Afrique, correspondant au dépassement de leur part équitable du budget carbone mondial.

 

À titre de comparaison, cette dette est plus de cinquante fois supérieure à la dette extérieure totale de l’Afrique. M. Olivier de Souza souligne : 

 

« Non seulement cette dette climatique n’est pas payée, mais ce sont les pays africains qui paient les intérêts. Les taux d’intérêt sur les prêts climatiques atteignent 9,8 % en Afrique contre 0,8 % pour l’Allemagne. Deux tiers des financements climatiques versés par ces pays sont des prêts, et l’Afrique reçoit moins de 5 % des financements climatiques mondiaux, la majorité étant assortie de conditions perpétuant le cycle de l’endettement. »

 

Ce parallèle entre la situation haïtienne et les enjeux contemporains africains montre que la « double dette »: financière, morale et politique. Reste un enjeu de responsabilité et de coopération internationale. 

 

Dimension américaine et rivalités globales

Depuis le XIXᵉ siècle, les États-Unis d’Amérique ont joué un rôle central dans la trajectoire politique et économique d’Haïti, en lien avec la doctrine Monroe et ses interprétations ultérieures. Aujourd’hui, cette influence se poursuit sous de nouvelles formes : présence militaire renforcée dans la mer des Caraïbes, interventions diplomatiques et politiques visant à protéger leurs intérêts stratégiques et sécuritaires. 

 

Haïti, en raison de sa position stratégique dans les Caraïbes, de défis persistants en matière de gouvernance et de sécurité, se situe au centre de recompositions géopolitiques régionales où rivalités et dépendances s’entrelacent. Si le pays ne possède pas de ressources naturelles comparables à celles de certains de ses voisins continentaux, son importance réside dans sa situation géographique et ses dynamiques politiques et sécuritaires, qui attirent l’attention des grandes puissances. 

 

La doctrine Monroe connaît une réactualisation : les États-Unis d’Amérique cherchent à limiter l’influence de puissances extérieures dans leur voisinage immédiat. La proximité des Grandes Antilles avec le territoire américain restreint ainsi l’influence directe de la Chine et de la Russie, même si celles-ci poursuivent des stratégies de coopération économique et diplomatique à distance, notamment sur le continent sud-américain et dans la Caraïbe élargie. 

 

Certains observateurs se demandent si Haïti pourra engager un dialogue constructif avec les États Unis d’Amérique pour reconnaître les impacts historiques et négocier des mécanismes de coopération ou de compensation. 

 

Comme l’a rappelé l’ancien ministre français délégué à la francophonie, M. Thani Mohamed Soilihi : « La France est un des pays qui fait un gros effort en Afrique pour regarder les réalités passées en face. » 

 

Cette démarche de reconnaissance, déjà engagée sur plusieurs espaces mémoriels, constitue un repère utile pour aborder les responsabilités historiques partagées et imaginer des formes de coopération renouvelée.

 

Vers un dialogue constructif et recommandations 

La commission franco-haïtienne constitue une opportunité d’examiner le passé de manière approfondie, de comprendre les implications financières, sociales et culturelles, et de proposer des recommandations pour une coopération renouvelée. 

 

La reconnaissance de l’histoire et de ses conséquences vise à favoriser la compréhension mutuelle et la construction d’un avenir partagé, avec des initiatives éducatives, culturelles et économiques. 

 

                                                Benoist MALLET Di BENTO Consultant en stratégie territoriale & géopolitique culturelle I spécialisation intelligence culturelle, francophonie et coopération internationale  

 

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